Une araignée dans la Toile

Chapitre 7 (suite)



     Le président marchait d’un pas pressé, suivi par une cohorte de conseillers, de gardes du corps et de diplomates internationaux. Christian David Rom enrageait d’avoir obtenu une entrevue avec lui ce jour là, juste le jour où la planète était en effervescence. Il avait sollicité ce rendez-vous depuis des lustres, estimant détenir des informations capitales, qu’il voulait transmettre exclusivement au plus haut personnage de l’Etat. Pour obtenir cet entretien, il avait fallu franchir bien des barrières et même s’adjoindre la bienveillance d’un proche collaborateur à qui il avait finalement confié une part de ses préoccupations. Maintenant, chaque fois qu’il essayait d’approcher le Président, le pourchassant dans sa cavalcade, Christian David Rom était interrompu. Au bout d’un moment, enfin, il se prit à espérer, car celui-ci se tourna vers lui et dit :

    - Je vous écoute monsieur.... rappelez-moi votre nom !

    - Christian David Rom, monsieur le Président ! Ce que j’ai à vous dire est de la plus haute importance.

    - Non jeune homme! Il n’y a autre chose de la plus haute importance aujourd’hui, Nous allons enfin savoir ce que veut Wenjob !

En effet, les plus fins limiers de la planète guettaient impatiemment le moment où Wenjob allait apparaître à l’écran de tous les ordinateurs du monde, comme il l’avait annoncé. On allait enfin pouvoir le localiser, l’arrêter, l’empêcher de nuire plus longtemps.

Wenjob était devenu l’ennemi public numéro un.

Les micro-structures annonçaient l’ère de la miniaturisation. Ces établissements, qu’il avait vivement encouragés, étaient à l’origine du démantèlement d’une bonne partie des concentrations qui avaient dominé l’économie mondiale. Quant aux trusts restants, Wenjob leur asséna le coup fatal en diffusant une liste noire des entreprises à caractère non humaniste et en expédiant une consigne de boycott dans cinq milliards de boîtes aux lettres.



L’effondrement de l’économie traditionnelle provoqua un krach boursier sans précédent.

Après avoir porté un rude coup aux milieux économiques et financiers, Wenjob s’était attaqué aux milieux politiques. Depuis quelques temps, la désaffection des électeurs pour leurs dirigeants n’avait cessé de renforcer l’abstentionnisme. On n’osait plus donner les résultats électoraux en terme d’électeurs mais uniquement en terme de pourcentages. Ainsi, lorsque, sur 100 votants, 96 s’abstenaient, 3 votaient pour un camp et 1 pour l’autre camp, il valait mieux annoncer que l’élu avait obtenu 75 % des suffrages exprimés, que d’avouer une légitimité tenue de 3% d’électeurs. Dans les sphères gouvernementales, on préféra minimiser le ridicule de la situation et feindre le naturel, que de réagir de manière réfléchie avant qu’il ne fût trop tard.

Mais il faut préciser que les dés étaient pipés : Wenjob ne se présentait pas aux élections. Il ne dirigeait aucun parti. Il était seulement l’initiateur d’un mouvement. Un  mouvement qui avait cinq milliards d’adeptes.

L’absence de légitimité des élus les plaçait évidemment en position de faiblesse, les décrédibilisait au regard des populations dont ils étaient en charge. Cette situation entraîna de graves problèmes institutionnels. L’autorité de l’Etat était bafouée, et il devenait de plus en plus difficile de faire respecter l’ordre.... à moins de remplir les geôles avec cinq milliards d’individus.

Même les régimes autoritaires se trouvaient démunis face à la puissance de Wenjob. A la résistance passive des populations soumises à un diktat, succédèrent des émeutes entraînant l’éviction des pouvoirs totalitaires. De véritables révolutions bouleversaient la cartographie politique mondiale. De nouveaux gouvernements se mettaient en place, dans les pays démocratiquement fragiles, des pouvoirs initiés par les partisans de Wenjob, à la solde de ses idéaux.



Mais les pays de vieille tradition républicaine, là où les gens se contentaient de bouder les urnes, connurent également des mouvements de rue. Wenjob arracha à leur clavier les adeptes de la Toile et les jeta massivement dans les Festives, qu’il organisait une fois par mois à présent. Pour constituer son principal fonds de commerce, il connaissait bien la typologie des internautes. Il les savait capable de converser avec Le Monde plus facilement qu’avec leur voisin de palier. Il savait qu’ils souffraient d’un isolement maladif qui générait des comportements inhibés, renfermés, phobiques. Confinés dans un univers de strass et de paillettes,




en adoration devant

la beauté des artifices

autant que devant

les artifices de la beauté




il savait combien ils étaient effrayés par la perspective d’affronter une réalité trop belle, ou trop laide. Le mal-être de la société virtuelle existait d’ailleurs depuis des lustres. Conscient de ce phénomène, Wenjob voulait rapprocher les populations dans des fêtes joyeuses et permissives. Joyeuses, elles le furent naturellement. Permissives, les autorités s’y obligèrent. Dans le chaos planétaire qui régnait, nulle autorité n’osa contrarier ces mouvements de masse de peur de provoquer des débordements. Mais les sociétés ainsi regroupées grâce au réseau, dans un merveilleux nivellement social et hiérarchique, semblaient si heureuses de manifester ouvertement leur joie, avec la plus grande liberté, qu’il ne leur vint même pas à l’esprit de bouleverser l’ordre ancien.

Une ère nouvelle semblait avoir commencé et l’on suivait, fort discipliné, un brillant chef de file qui était suffisamment perturbateur pour contenir les velléités vindicatives de chacun.

Wenjob avait modifié les programmes civils en altérant bon nombre de fichiers. Si son propre site était crypté de façon inviolable, il avait su s’introduire dans les forteresses les mieux gardées. Il parasitait les données informatiques sur chaque individu, le recréait, le revirginisait socialement, puis lui donnait une place, une fonction, une utilité dans le mouvement. Il semblait disposer, dans ce domaine, d’un pouvoir incommensurable qui minait l’organisation sociale traditionnelle, tributaire de fichiers instaurés ancestraux.



Wenjob porta le coup fatal en paralysant les systèmes informatiques qui géraient les arsenaux militaires. Les nations concernées ne pouvaient plus utiliser l’essentiel de leurs armements modernes, et surtout l’arme nucléaire. Les ordinateurs de la planète étaient bloqués et n’obéissaient qu’au desiderata d’un fantôme, un fantôme inaccessible, imparable, inattaquable.

Car le plus dramatique fut que l’on ne savait toujours pas qui attaquer ni où attaquer.

On observait avec admiration, terreur et impuissance cet inconnu de Wenjob, installé à l’intérieur des systèmes, contrôlant tous les ordinateurs de la planète.

Si au début on l’avait contemplé comme un maître-chanteur potentiel, à l’affût de ses requêtes et prêt à les satisfaire, à présent on se demandait quels étaient ses desseins profonds, car Wenjob n’exigeait rien explicitement. Il tenait les ficelles du monde sans manifester la moindre revendication.

    - Tout est en place pour la localisation ? Où est Jon, bon sang ?

    - Injoignable monsieur le Président !

    - Injoignable ! ragea t-il. Avoir les services secrets les mieux payés de la planète pour aboutir à ces résultats ! Il devrait être là enfin ! Lui seul peut dire qui est derrière cette pagaille !

    - Monsieur le Président, c’est vraiment important !

    - Oui monsieur Rom ! Laissez-moi m’installer et je serais à vous !

Il prit place sur le siège derrière l’écran. La cohue avait cessé autour de lui.

    - Ce que j’ai à vous dire est en relation avec le site Wenjob ! insista Christian David Rom.

Alors le Président leva la tête et daigna enfin apercevoir son interlocuteur. Le seul mot de Wenjob suscitait le plus vif intérêt.

    - Je vous écoute !

    - Êtes-vous au courant que le centre de recherche Aldy n’existe plus ?

    - Bien sûr ! Il a été transféré au département militaire. J’en ai décidé ainsi.

    - Savez-vous qu’il ne reste absolument aucune information sur les travaux effectués au laboratoire ?

    - Mais si jeune homme ! Elles ont simplement été classées confidentielles par le département militaire. Où voulez-vous en venir à la fin ?



    - Monsieur le Président, ça va être le moment ! les interrompit une voix.

On se rapprocha de l’immense écran installé sur une paroi du bunker. Mais le Président souhaitait rester à proximité d’un ordinateur, pour être plus près sans doute du mystérieux interlocuteur qui allait s’adresser à la planète.

Malgré sa notoriété, le site Wenjob était resté sobre dans la présentation. D’ailleurs on ne citait pas le nom du principal protagoniste, préférant plutôt mentionner le mouvement. L’écran s’ouvrit sur un fond sonore musical qui était quasiment devenu un hymne.



Après la fenêtre d’accueil, bien connue maintenant du public, vint une succession d’images : une enfilade de statistiques, de tableaux, de courbes qui grimpaient pour chuter brutalement. Il y avait la courbe de l’économie, la courbe de la consommation, la courbe de l’emploi, la courbe des finances, la courbe des prévisions, la courbe de l’armement, la courbe de popularité des élus,

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toutes les courbes possibles et imaginables défilaient sans discontinuité. Les images étaient accompagnées d’un commentaire. Mais, par un effet savamment orchestré, les images ne coïncidaient en aucun cas avec les dialogues. En fond sonore, derrière les courbes éloquentes, une voix paisible, accompagnée d’une musique lénifiante, s’exprimait :

    - Civilisations du millénaire, nous sommes à l’aube du Renouveau. L’arme nucléaire, rendue inutilisable au risque de détruire la planète, est enfin bannie. Une monnaie unique circule mondialement. Les grandes villes sont dépeuplées au profit des campagnes. Les entreprises gigantesques ont cédé le pas à des entreprises de petites tailles qui privilégient la diffusion des produits locaux de qualité. Les micro-structures assurent le plein emploi et l’équité économique planétaire. L’entreprise humaniste repeuple les campagnes, aère les villes, favorise le commerce de proximité, offre aux individus une meilleure qualité de vie.



Le Président se détourna de l’ordinateur.

     - Il va profiter du taux d’écoute pour balancer son potage ! fulmina t-il en tapotant sur la souris. Est-ce qu’il est localisé?

    - Non, pas pour l’instant !

    - Monsieur le Président, intervint précipitamment Christian David Rom. Le site Wenjob est l’émanation d’un ancien site créé par Aldy. Ce site a disparu un peu après la mort du professeur et n’a jamais été reconstruit. Deux chercheurs du laboratoire, nommés Staff et Cairne, travaillaient sur un dossier devenu introuvable.

    - Quel dossier ?

    - Un dossier où il est expliqué comment une puce hybride, mi-humaine, mi-électronique, a été introduite dans les circuits, par le biais d’internet. Pendant des années la créature ainsi conçue a pu se développer avec ses propres ressources. Elle a vécu dans la virtualité, amalgamant une somme de connaissances époustouflante, véhiculées par le Web.

    - Qu’est-ce c’est que cette histoire ? De quoi me parlez-vous ? Quelle créature ? marmonna le Président crispé, pivotant vers l’ordinateur.

La voix poursuivait :

    - Prendre le temps de vivre et de respirer, diminuer les contraintes, tels sont les objectifs prioritaires du mouvement. Aujourd’hui il n’est plus question de s’intéresser aux besoins de l’être humain, mais à l’être humain lui-même. Durant des décennies, l’entreprise s’est focalisée sur ses besoins et sur la meilleure façon de les satisfaire, ignorant que le désir primordial de l’homme est son bien-être avant tout. La créativité est l’un des piliers de ce bien-être qui nécessite de privilégier l’autonomie, voire l’autarcie, au détriment de l’assistanat sous ses formes les plus viles. Le droit à la créativité est un droit fondamental. Il permet à l’individu de se suffire à lui-même par la vente ou la consommation de ses propres produits.

    - Alors, monsieur Rom ! grommela le Président. J’attends ! Continuez !

    - Eddy Staff, avatar virtuel, fut le meilleur compagnon de jeu de la créature. Ils ont partagé leur enfance et leur adolescence ensemble dans la Toile. Jusqu’à la disparition inexpliquée du Webworld, l’univers artificiel dans lequel ils évoluaient. Alors, l’hybride a disparu des circuits pendant dix ans. Il est devenu incontrôlable, indécelable. Il y fort à penser, aujourd’hui, que la créature a analysé tous les systèmes internes du réseau, pour les maîtriser pleinement.

    - Une créature....

    - Oui, une créature.... Si vous préférez monsieur le Président, au fond de la Toile, il y avait une énorme araignée. Une araignée nourrie, gavée par le web.

    - Mais où est Jon à la fin ! s’écria le Président avant de revenir vers l’écran.

La voix continuait toujours à parler au milieu d’un enchevêtrement de courbes effarantes.

    - L’évolution du secteur tertiaire, l’envolée des techniques nouvelles ont rendu possible l’éclosion d’entreprises humanistes. Le produit est diffusé au niveau local, puis national, puis international le cas échéant. Nous veillons à ce que les échanges ne se fassent que sur des produits inexistants d’un pays à l’autre. Et nous veillons surtout à ce que les produits échangés viennent de structures humanistes. Nous encourageons le développement de micro-structures dans les états pauvres afin d’éviter les flux migratoires et les délocalisations intempestives, d’êtres humains autant que d’entreprises.

    - Il ne viendra pas... marmonna le Président s’affaissant sur son bras.

    - Monsieur le Président, si vous le permettez...

    - Attendez monsieur Rom ! dit-il en l’écartant de la main. J’aimerais savoir où ce type veut en venir.

Et il ajouta, l’œil étrangement amusé :

    - Son discours commence à me passionner voyez-vous ! On pourrait même s’entendre sur certains points.

    - La créativité, poursuivait la voix, est un élément essentiel dans le progrès d’une civilisation. L’ouverture aux idées nouvelles est permanente. Qu’il représente ou non un groupe, chaque individu a le droit d’exprimer ses points de vue, de les diffuser à la collectivité, sans aucune forme de censure. Il appartient à chacun de juger si les idées sont dangereuses pour une démocratie, et non à un pouvoir d’imposer une idéologie unique. Le débat est constant.

    - Je suis sûr qu’il n’est pas fondamentalement mauvais ! murmura le Président avec un ricanement nerveux.


 

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